Category Archives: Septembre 2014

Léviathan

Écrit par Werner Dejaeghere

Léviathan présenté en compétition au dernier Festival de Cannes et reparti avec un Prix du Scénario dans les bagages qui est au final très peu justifié, pas que le film de Andreï Zviaguintsev est mauvais, c’est même tout le contraire, mais il y a tellement plus à garder du film que son scénario. Léviathan c’est le fascinant portrait d’une Russie aussi perdue que le bled dans lequel le film se déroule, Zviaguintsev à la manière de Jia Zhang-ke et son A Touch Of Sin (aussi Prix du Scénario à Cannes en 2013) dresse un constat amer de son pays au travers de ceux qui n’ont pas la parole face à ceux qui ne l’ont que trop. Le réalisateur ne se fixe aucune limite dans ce qu’il montre.

Synopsis :

Kolia habite une petite ville au bord de la mer de Barents, au nord de la Russie. Il tient un garage qui jouxte la maison où il vit avec sa jeune femme Lylia et son fils Roma qu’il a eu d’un précédent mariage.
Vadim Cheleviat, le Maire de la ville, souhaite s’approprier le terrain de Kolia, sa maison et son garage. Il a des projets. Il tente d’abord de l’acheter mais Kolia ne peut pas supporter l’idée de perdre tout ce qu’il possède, non seulement le terrain mais aussi la beauté qui l’entoure depuis sa naissance. Alors Vadim Cheleviat devient plus agressif…

(Source: AlloCiné)

Léviathan est en plus d’être particulièrement utile, car il dénonce et montre ce qu’on ne voit pas et a donc une réelle résonance sociale, mais Andreï Zviaguintsev nous livre aussi 2H13 de très grand cinéma d’une force extraordinaire. Je disais plus haut que le Prix du Scénario que le film c’est vu décerné n’était pas vraiment justifié étant donné que son histoire est en soit très classique, car si on regarde le film sans conscience, ce n’est qu’un banal thriller politique (très bien mené par ailleurs), mais Léviathan est avant tout un film social qui parle d’une Russie gangrenée par un Pouvoir destructeur et une Religion oppressante où les premières victimes sont ses habitants. Zviaguintsev livre un film pessimiste, étonnamment effrayant, mais surtout très réaliste.

Le scénario est classique dans sa narration, mais tout en profondeur dans son propos. Dans les deux cas le film est mené d’une main de maître entre suspens haletant et drame humain. Les personnages sont saisissant d’humanité, mais aussi très réaliste dans ce qu’il représente. On les adore ou on les déteste, ils ne laissent en tout cas pas indifférent. Les dialogues vont à l’essentiel et sonnent terriblement juste.

Léviathan c’est aussi un casting impeccable et joue avec un naturel saisissant. Chaque acteur reflète l’humanité du spectateur, chacun interprète avec les tripes, le casting est plein de caractères. Alexeï Serebriakov est effrayant de dualité entre amour et haine, Elena Liadova est une des actrices les plus belles que le cinéma nous est offert, Vladimir Vdovitchenkov est magnifique, Roman Madianov est immense dans cette figure du mal, Anne Oukolova est très bonne. On peut aussi parler de Alexeï Rozine et Sergueï Pokhodaev géniaux en flic à la ramasse.

La mise en scène est magistrale. Zviaguintsev allie à l’ampleur de son récit une technique impériale d’une immensité qui donne le vertige, aucune limite et tout en maîtrise. La photographie de Mikhaïl Krichman est sublime à en pleurer, on en prends plein les yeux dans des décors tout aussi beau que ça soit en intérieur ou en extérieur. Léviathan c’est un tableaux de maître permanent. Philip Glass signe une B.O. grandiose qui arrive en arrière pour ne pas encombrer le film d’envolée musicale gênante. La musique se place à parfaite distance.

Léviathan malgré tout ce qu’il incarne souffre de deux choses : tout d’abord ce réalisme que certes j’encense, mais qui s’avère être à force pesant voir éprouvant et forcément le film souffre de longueur par-ci par-là qui viennent entacher un récit incroyable. Andreï Zviaguintsev commence son film comme une fable et le finit comme un mythe où l’ombre du Mal guette en permanence dans un monde toujours à deux doigts d’imploser, Léviathan est à la fois très imaginaire et fortement réaliste car ce dont parle réellement le réalisateur car ancré dans un présent qui va au-delà de son contexte cinématographique, c’est la Russie mise à nue et jamais embellie.

En dressant un portrait dès plus réaliste, Zviaguintsev se montre très humain malgré la douleur qu’il vient ici capter avec troublante ironie. Léviathan est à la fois effrayant, mais aussi magnifique d’amour, quand les grands détruisent les petits par l’interaction des moyens, le film n’est qu’une histoire de cycle, le cycle d’un monde perdue dans le vice. Le réalisateur s’attaque à son pays dans un portrait vibrant qui durant 2H13 à donner à voir du très grand cinéma, mais aussi une critique immense. Citizen Kane de Orson Welles n’est jamais loin, mais là où Welles joué sur le mystère et sur le paraître, Andreï Zviaguintsev joue sur la symbolique constante pour mieux dénoncer les maux d’un pays prêt à imploser. Léviathan est immense.

Léviathan de Andreï Zviaguintsev : 3,5/5

(sortie le 24/09/2014)

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Hippocrate

Écrit par Werner Dejaeghere

Avec Jacky Au Royaume Des Filles de Riad Sattouf on ce rêvait à voir la comédie française sous de meilleur jours car il laissait entrevoir un espoir que cette « comédie française » reprenne des couleurs avec un scénario original, de vrais bon gags et le tout ayant des thèmes intelligents. À croire que les réalisateurs ont vu le film, car depuis quelques temps on peut voir de vraies bonnes comédies où l’on s’amuse et où l’on réfléchit. Les Combattants de Thomas Cailley, Gemma Bovery de Anne Fontaine, Libre Et Assoupi de Benjamin Guedj font partis de ces comédies, mais aussi Hippocrate de Thomas Lilti comédie social aux accents de documentaire sur le milieu hospitalier. Cette nouvelle vague de comédie préfère montrer, s’ouvrir ou encore dénoncer des choses plutôt que de faire rire à tout prix, contrairement à Supercondriaque de Danny Boon ou Fiston de Pascal Bourdiaux qui n’était que de basique comédie destiné à faire rire le grand public avec des scénarios vu et revu et des gags lourdingue.

Synopsis :

Benjamin va devenir un grand médecin, il en est certain. Mais pour son premier stage d’interne dans le service de son père, rien ne se passe comme prévu. La pratique se révèle plus rude que la théorie. La responsabilité est écrasante, son père est aux abonnés absents et son co-interne, Abdel, est un médecin étranger plus expérimenté que lui. Benjamin va se confronter brutalement à ses limites, à ses peurs, celles de ses patients, des familles, des médecins, et du personnel. Son initiation commence.

(Source : AlloCiné)

Finis de parler de l’état de la comédie française, parlons donc de cet Hippocrate (on est un peu là pour ça faut dire). Le film est une plongée en plein coeur d’un centre hospitalier où l’on suit les aléas des internes, de la relation avec les patients, au quotidien des gardes de nuits, mais Thomas Lilti, dont c’est le premier film, est surtout là pour dénoncer tout les problèmes qu’on peut y trouver et il sait de quoi il parle étant donné que c’est un ancien médecin ce qui offre une réelle justesse au film. Avec un style quasi documentaire, on pourrait même dire que c’est un documentaire inavoué, mais ce serait être mauvaise langue Lilti nous dresse un portrait du milieu hospitalier, mais surtout du métier au travers de deux personnages principaux qui sont nos yeux et nos oreilles à partir de là Hippocrate c’est une fiction certes toute simple, mais tellement sincère qu’on suit tout ça avec intention.

Le scénario est en soit tout simple comme je le disais plus haut, mais outre le fait que Thomas Lilti ce sert de son film pour dénoncer les conditions de travail et autres problèmes hospitalier, Hippocrate est une comédie douce-amère qui sait toujours amusée et ce montrer imprévisible. Les personnages sont fantastiques, ils portent le film car on en peut se raccrocher qu’à eux dans ce système aussi malade que les patients qu’ils accueillent. Les dialogues sonnent toujours juste et sont d’un naturel sidérant. On ce plaît à suivre les conversations, les accrochages et les conseils.

Le casting est exceptionnel, chaque acteur est très naturel. Vincent Lacoste continue de nous enchanter de son talent de film en film, Reda Kateb s’impose encore une fois comme un des meilleurs acteur de sa génération, Marianne Denicourt est très bonne, Jacques Gamblin fait le minimum, mais il le fait à merveille, Félix Moati prouve encore son talent et nous prouve qu’il est le futur du cinéma français. On peut aussi parler des petits rôles de Philippe Rebbot et Carole Franck qu’ils campent à merveille.

La mise en scène immersive c’est ce mettre à bonne distance et trouve la bonne technique pour éviter de tomber dans une mécanique un peu lourde du film documentaire. Thomas Lilti à la bonne idée de démontrer qu’il veut réellement faire du cinéma. La photographie de Nicolas Gaurin est d’un naturel qui n’est pas pour déplaire, il y a un joli travail sur la lumière, rien d’exceptionnel certes mais c’est appréciable. Alexandre Lier, Nicolas Weil et Sylvain Ohrel signe une B.O. sublime et pourtant très simple, mais surtout discrète. Ils trouvent toujours le ton parfait.

Lilti avec ce premier film dépeint une réalité avec un réalisme incroyable comme le faisait Maïwenn avec Polisse qui lui aussi était à la limite du reportage pour mieux montrer. Le film est un mixage de genre assez inouï sans vraiment en être un, mais pourtant on est devant une comédie aux accents de documentaire mais aussi un feel-good movie amusant et surtout très humain. Le documentaire se mêle à la fiction avec Hippocrate, une comédie à la fois légère et grave, drôle et touchante, mais qui est surtout toujours juste.

Bien aidé par son casting qui porte tout de même pas mal le film, Thomas Lilti aura et ceux durant 1H42 su apporter un petit vent de fraîcheur sur la comédie française en y injectant une profondeur extraordinaire. Hippocrate est un modèle de premier film auquel on trouve des défauts, mais qui n’en paraisse même pas. Il sera dur de détester un tel film qui part son statut sera faire réagir, mais aussi divertir et c’est aussi là la force du cinéma, mettre en lumière les personnes, les lieux qu’on ne voit et qu’on entends pas. Hippocrate est un petit bijou de comédie tout en justesse où quand le rire vient désamorcer le drame pour mieux parler du quotidien. Imparable.

Hippocrate de Thomas Lilti : 3,5/5

(sortie le 03/09/2014)

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